Analyse de L’Último Canto d’Agustín Pío Barrios

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Messagepar ClassicGuitare » mer. août 15, 2007 9:39 am

UNA LIMOSNITA POR AMOR DE DIOS de Mangoré, une révision analytique de la dernière œuvre du compositeur, à 62 années de son décès.
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Último Canto d’Agustín Pío Barrios, Mangoré, est peut-être l'œuvre la plus interprétée avec la technique du trémolo par les guitaristes du monde entier, au même titre que Recuerdos de la Alhambra de Francisco Tárrega. Tout comme la vie de Barrios, cette œuvre est signée par beaucoup de spéculations, en ce qui concerne sa source d'inspiration, l'origine du nom, et en incluant la composition elle-même.



Maintes fois, j’ai écouté des anecdotes disant que l'œuvre n'a pas été complètement composée par Barrios, que son décès l'a pris par surprise sans pouvoir terminer l'œuvre, et que la pièce a été terminée par un élève avancé, à partir de la section en majeur.

D'autres assurent que la mesure 45 étant de façon précise égale à la mesure précédente, est une "erreur de copie", puisque Barrios n'a jamais répété textuellement aucune mesure. Toute cette partie de l'œuvre se caractérise par un grand mouvement mélodique et harmonieux. Une analyse structurelle, fonctionnelle et syntaxique permettra d'éclaircir tout doute relatif à la composition, ce pourquoi on prétend démontrer que :

    1) L'œuvre a été complètement composée par Barrios, Mangoré.
    2) La mesure 45 en effet fait partie de la totalité de l'œuvre, puisque la répétition exacte de la mesure obéit à une demande harmonieuse.
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Quant au nom et aux motifs d'inspiration, je citerai des expressions de ses élèves et de personnes qui l'ont connu, dont certaines personnes qui sont déjà très connues non seulement par des guitaristes mais aussi par le public habitué à des concerts.



La vieille femme qui frappe à la porte

L'histoire qui entoure ce travail se réfère aux derniers jours de Barrios à San Salvador, où il vivait entouré par ses amis et disciples. Pendant que Mangoré étudiait ou donnait des cours à ses élèves, une vieille femme faisait la mendicité pas loin de la porte de son domicile pour solliciter un don. Un après-midi où Barrios donnait des cours à José Cándido Morales, la vieille femme frappa à sa porte et lui dit avec une voix suppliante « UNA LIMOSNITA POR AMOR DE DIOS », ce qui veut dire "Un don pour l’amour de Dieu". Une fois les cours terminés, Barrios se rappela les coups donnés à la porte par la vieille femme, et ces mêmes coups l’ont inspiré à créer cette œuvre inestimable « UNA LIMOSNITA POR AMOR DE DIOS », en hommage à la vieille femme qui passait quotidiennement à son domicile pour demander son aumône. Ceci arriva le 2 juillet 1944 ; c'est-à-dire, presque un mois avant son décès qui a eut lieu le 7 août 1944. Cette œuvre a été sa dernière composition.

C'est pourquoi, en hommage au grand Barrios, je me suis permis de mettre le titre le DERNIER TRÉMOLO, et comme sous-titre, le nom original : UNA LIMOSNITA POR AMOR DE DIOS. En ce qui concerne cette anecdote, José Cándido lui-même Morales, dans son livre Agustín Barrios Mangoré, Génie de la Guitare, page 67, rappelle... "Un jour du mois de juin 1944 quand je jouais la leçon 'Parras del Moral' Barrios me dit soudainement: « Morales, je veux que tu écoutes le trémolo que je viens de composer ». Dans l'instant il commence à l'exécuter et, ce qui n'est pas la moindre des choses, il l’exécuta trois fois. Quand il a conclu, j’ai répondu :
«- Quelle belle œuvre; unique dans l'histoire de la guitare! De quoi le maitre s'est-il inspiré?
- D’aucun objet ou personne extérieure. L'inspiration est née libre de l'influence de ce monde ».

« Le jour suivant, quand je me suis présenté à ma leçon, l'enseignant m'a dit : 'J'ai déjà conclu le trémolo. Il est le plus grand trémolo que j'ai fait... » L'œuvre est restée sans titre jusqu'à ce que le décès ait surpris Barrios, c’est pourquoi on a essayé plusieurs titres en son nom. « Canto a Polimnia » a été celui suggérée par José Cándido Morales, Juan de Dios Trejo a suggéré « Una limosna por amor de Dios », José Robert Bracamonte : « Le grand trémolo », et comme elle a été la dernière œuvre composée par Barrios, d'autres ont suggéré de l’appeler « El último canto » (le dernier chant).
De toutes les œuvres composées par Barrios qui utilisent la technique du trémolo, celle-ci est la plus interprétée. Les autres œuvres qui utilisent cette technique sont : « Un sueño en la Floresta » (la première référence de cette pièce se trouve dans un programme daté du 19 mai 1918), « Contemplación » (1924) et « Canción de la Hilandera » (1933). Toutefois, « Un sueño en la Floresta » développe la technique du trémolo seulement dans une partie, contrairement à toutes les autres pièces qui développent le trémolo dans leur totalité.

ANALYSE DE L'ŒUVRE :

La caractéristique la plus innovatrice que cette pièce se trouve dans le développement de la mélodie dans les basses, et le trémolo des cordes aiguës. Afin de rendre compte de cette innovation, Barrios commence l'œuvre avec la présentation du sujet (les basses) pendant deux mesures, et à partir de la mesure 3 la mélodie « tremolante », ce qu'on pourrait considérer le leitmotiv qui caractérise la pièce: la mélodie représente « les coups à la porte par la vieille femme qui demande une aumône à Barrios » (bien que cette anecdote n'est pas réelle de façon certaine, il est intéressant d'utiliser ce nom afin de la distinguer de la mélodie de la première corde).

Comme Barrios voulait laisser dans l'audition la mélodie des basses, il l'introduit comme titres de présentation dans les deux premiers mesures, sur les accords de Mi mineur et de Do avec la basse Mi (accord napolitain). Il est important de souligner les ressources qu'utilise Barrios afin de donner une plus grande variété à la pièce : sixième français (m.7), accords échangés avec le mode phrygien (m.13), accord de dominante avec retard (m.17), et un grand nombre d'échanges modaux et accords en premier ou second renversement.

La modulation à la tonalité voisine de si mineur, mesure 36, constitue le début de tout un développement musical, où la mélodie gagne chaque fois davantage le registre aigu de la guitare, et où les harmonies sont progressivement transformées, en nous emmenant par différentes tonalités jusqu'à retourner à la tonalité originale de Mi mineur. C’est dans ce voyage que Mangoré produit un échange modal entre le si mineur (mesures 42 et 43), en le transformant en Si majeur (mesures 44 et 45). A titre de confirmation, le dernier temps des deux mesures contiennent l'accord de dominant fa #, lequel, avec un silence d’une noire dans la basse, démontre la capacité d'affirmation de la nouvelle tonalité de Si mineur, lequel à partir de la mesure 45 commence son voyage ininterrompu vers le climax de l'œuvre (m.47)

Dans ce passage, on casse pour la première fois le dessin de l'arpège, tellement caractéristique de cette pièce. Une fois arrivé au climax, l'harmonie du chemin de retour pourrait être considérée rétrocédant de ce qui est arrivé précédemment en confirmant le mouvement harmonieux qui les précédait. Dans toute la troisième section un échange modal se produit, puisque l'œuvre passe dans le Mi majeur.

Dans ce point, il est intéressant de souligner le parallélisme qui est observé avec la première partie de l'œuvre, puisque dans les premières mesures les deux sections pourraient être considérées comme images en miroir. Le mouvement mélodique de la partie en majeur est ascendant, contraire à celui du début de la pièce, la partie en mineur est descendante. Les deux parties commencent avec la même note Mi, à un huitième de distance. Le pas de la mélodie Mi-Sol#, rappelle le Mi-Sol du début de l'œuvre, ce qui lui confère une grande unité.

Les régions harmonieuses de la partie majeure voyagent pratiquement en parallèle avec celles de la première partie mineure. Depuis la mesure 72 jusqu'à la fin, la pièce se caractérise par l'alternance des accords de Mi majeur et Do premier renversement (basse Mi), comme les deux premières mesures de l'œuvre (Mi mineur au lieu de Mi majeur).

L'arpège descendant de l’avant dernière mesure nous indique la fin du voyage, peut-être comme prémonition de ce qui arriverait dans sa vie. L’ « Último Canto » ou « Le Grand Trémolo » est la dernière grande œuvre composée par Agustín Barrios avant son décès arrivé le 7 août 1944. Pour ce motif, l’œuvre est souvent considérée comme un requiem que Barrios a composé en anticipant son propre décès.

CONCLUSIONS :

1) Comme on voulait démontrer dans le présent travail, l'utilisation cohérente des accords, les lignes mélodiques et surtout, la réutilisation du motif initial Mim, Do/mi dans la fin de la pièce, donnent une idée claire que l'œuvre a été composée d'une seule personne, et qui plus est: par Barrios Mangoré lui-même.

Si un "élève avancé" avait été capable de découvrir le schéma compositionnel de Barrios, au point de donner une unité à la suite de l'œuvre, il ne se contenterait pas seulement de compléter l'œuvre du maître : il aurait aussi composé ses propres œuvres d'importance, dont il n'y a pas référence entre tous les ex-élèves de Mangoré.

2) L'analyse harmonieuse révèle en outre, que la "répétition textuelle" de la mesure 45, obéit à la nécessité de réaffirmer la tonalité de Si majeur qui apparaît dans la mesure 44. Autrement, le Ré # de la mélodie serait considéré comme une "erreur d'écriture". Dans toute l'œuvre, on peut découvrir une grande utilisation d'échange modal, et une grande connaissance de l'harmonie et de la conduite des voix.

La modulation au ton voisin de Si mineur dans la mesure 36, ainsi que la transformation progressive des accords avec ses correspondantes variantes de fonctionnalité, pourrait être considérés comme un échantillon de plus de l'influence de Chopin dans les œuvres de Barrios. Dans d'autres œuvres comme les Op.8 valses N° 3 et Op.8 N° 4, cette influence est plus qu'évidente.
Tania Branches, Maître en Interprétation de la Musique latino-américaine du Siècle XX.



source
Article traduit de l’espagnol par Paulo da Fontoura tiré du site
http://www.abc.com.py/articulos.php?pid=271943

[Harmonisation linguistique assurée par le Club des Trad]
Modifié en dernier par ClassicGuitare le sam. août 18, 2007 4:03 pm, modifié 6 fois.

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jerry
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Messagepar jerry » mer. août 15, 2007 12:21 pm

Un article très intéressant merci Paulo
La musique repose sur l'harmonie entre le Ciel et la Terre, sur la coincidence du trouble et du clair.
Hermann Hesse

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Messagepar ClassicGuitare » jeu. août 16, 2007 12:46 pm

Article complètement traduit :biggrin:

Jive
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Messagepar Jive » ven. août 17, 2007 1:08 pm

:bravo:

Le Club des Trad a mis son nez dans ton travail.
Il a laissé en caractères gras et en rouge ce passage qu'il convient de rectifier:
à faible mon,
La Force trouver tu pourras, Sagesse garder tu devras

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Messagepar ClassicGuitare » sam. août 18, 2007 4:04 pm

Correction effectué :biggrin:


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